Individualisation de la société, affaiblissement des collectifs et mise en concurrence des personnes : des impacts forts sur les besoins en soutien mental

A partir des constats d’Ehrenberg, nous nous attachons aux conséquences sur les individus de l’effondrement des collectifs qui apportaient des cadres de références sur lesquels s’appuyer, pour agir, notamment lors d’accidents de la vie, ou pour les précaires. L’injonction portée sur l’individu d’être un individu-acteur dans tous les champs de sa vie, à partir de ses seules ressources, fait porter sur les personnes en difficultés une charge mentale sans cesse grandissante, qui semble croître sans limites, sans que des réseaux de soutien soient suffisamment solides pour apporter l’étayage nécessaire dans ces situations. L’évolution de l’individualisme entraîne également une mise en concurrence des personnes les plus fragiles (migrants, demandeurs d’emploi, demandeurs de logement …) qui interdit de fait l’émergence de solidarités hormis certaines solidarités de causes ou communautaires. Cette situation, inédite, pousse les individus vers un besoin de soutien moral, puis mental, puis psychique, pour finir par des prises en charges psychiatriques, secteur sur-sollicité et en crise complexe, y compris sur les pratiques de soins que le cadre actuel permet ou ne permet pas.

Mais l’on trouve cependant des espaces d’accueil et pour citer l’exemple donné dans cet article, le CPCT de Lyon, un collectif de personnes qui « font asile » et donnent place aux personnes, ce que nombre de structures, en particulier institutionnelles ne sont plus en mesure de faire, non sans une grande souffrance au travail pour les professionnels concernés. Cet espace temporaire d’écoute et de place redonnée à l’individu, lui permet de rebondir dans la majorité des cas, évitant ainsi de finir un parcours de précarité de guichet en guichet par la nécessité d’une prise en charge psychiatrique.

Bien des travaux sont à mobiliser pour mieux cerner cet individu-acteur obligé de sa vie dans la société actuelle, mais il importe surtout de comprendre les mécanismes permettant d’enrayer les cercles vicieux dans lesquels se trouvent tant les individus-usagers que les professionnels.

Individualisation de la société, affaiblissement des collectifs et mise en concurrence des personnes

 

Depuis Ehrenberg et la fatigue d’être soi (Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi, 1998), et malgré les années passées depuis la publication de ses ouvrages, nous pouvons aborder la question de la société individualiste non plus via la critique des individus ultra consommateurs, mais par l’angle de la complexité de l’impact de l’individualisation de la société sur les individus eux-mêmes, qui s’est aggravée au cours de la décennie passée et même plus.

Depuis les années 80, c’est le comportement individualiste et consommateur des personnes qui a été au cœur de la réflexion, tant dans les médias que dans les travaux de recherche. Cet angle d’approche a, largement pendant les années 80, 90 et début 2000, dominé les réflexions et demeure d’actualité bien que sous des formes différentes (développement durable, impact du réchauffement climatique …). Les motifs, au sens propre comme au figuré, de la dénonciation de l’individualisme consumériste ont largement évolué.

Pour autant, le processus d’individualisation s’est poursuivi. La contrepartie est bien celle de l’éclatement des collectifs qui préexistaient. Ehrenberg l’a fort bien démontré : faire partie d’une communauté ouvrière impliquait, certes, une certaine limitation des ouvertures professionnelles autres et une forme d’empêchement de quitter la communauté, physiquement, comme dans les codes moraux. La plupart de ces communautés ont éclaté depuis ou se sont largement affaiblies. Cela a permis un vent de liberté et des ouvertures bien plus larges pour les parcours des uns et des autres. L’assignation à une classe donnée a largement reculé.

Mais Ehrenberg souligne la contrepartie : sans les apports mentaux du collectif, qui agit comme point de référence et de support, la personne est libre, mais isolée et astreinte à être actrice d’elle-même. Or, disposer de ses propres soutiens intérieurs, en les construisant et les consolidant soi-même, implique des capacités et des situations sociales qui, elles, ne sont en rien identiques d’une personne à une autre. Et cela va bien plus loin que le fait d’avoir la capacité à se construire sa propre morale, au sens philosophique du terme. Il s’agit bien de détenir des ressources permettant de vivre avec et dans la société actuelle, dans tous les champs que cela implique, et à toute étape de la vie, notamment lors de confrontation à différents problèmes d’inclusion dans cette société. Cette inclusion peut être sociale, professionnelle, physique (pensons aux « simples » problèmes dentaires qui bloquent tout accès à l’emploi pour un nombre non marginal de personnes, par exemple).

Après plus d’une décennie d’injonction à être acteur de soi-même, pour construire son projet professionnel, alors que la situation de la personne sans emploi ou entrant avec de faibles atouts sur le marché du travail a pour première conséquence la difficulté à se projeter, à se situer dans un avant et un après ; pour son logement ; pour sa santé ; pour sa culture … La liste n’en finit pas de ces injonctions envers les individualités, et notamment envers les personnes les plus isolées, disposant le moins de supports, cadres de référence, possibilités de se projeter ailleurs, plus tard etc.

Les dispositifs publics ont suivi et alimenté ce mouvement en faisant porter une charge croissante sur les « bénéficiaires », de façon très concrète avec la complexification des procédures administratives (et que dire de l’ultra dématérialisation à l’œuvre !), mais également symboliquement en construisant l’image du dépendant, du profiteur du système.

Mais de surcroît, ils ont organisé la mise en concurrence des individus. Plus on est précaire, plus la concurrence est rude, pour avoir une place pour dormir dans un foyer, pour se faire soigner, pour avoir un soutien psychologique ou psychiatrique.

Dans le Monde du 4 novembre 2019, trois articles paraissent, de façon effrayante, renforcer ce constat. Le premier article, « Le gouvernement s’attaque à la couverture maladie des demandeurs d’asile » (Le Monde, Manon Rescan et Julia Pascual, 6 novembre 2019) porte sur le délai de carence de 3 mois pour que les migrants accèdent à la couverture financière de leurs soins. L’un des arguments avancés est que la prise en charge immédiate est facteur d’attraction pour les migrants. L’écart du flux migratoire entre l’Allemagne et la France fait cependant douter du nombre de personnes concernées et du poids économique réel du dispositif actuel. Pour l’Aide Médicale d’Etat (AME), à Lyon, les chiffres sont tellement faibles que l’on ne peut pas les cartographier ! Mais c’est également un non-sens économique et médical : aggravation des pathologies pendant la non prise en charge, recours accru aux urgences, seule porte restant ouverte … Ce coût n’est pas du tout estimé ni pris en compte.

Cela n’est certainement pas sans lien avec la déculturation économique à laquelle on assiste depuis au moins 3 décennies. Les analyses réalisées sont financières et de fait purement comptables, aucunement économiques. Les calculs ne sont pas faits en fonction des gains futurs, mais des gains immédiats. Ce type de fonctionnement est déjà dangereux dans le pilotage d’une entreprise privée, mais il est suicidaire lorsque la dépense publique n’intègre pas les évitements de dépenses à venir dans les choix et arbitrages financiers réalisés.

Le second article, « La réforme de l’assurance-chômage est un déni de solidarité » (Le Monde, Jean-Pascal Higelé, 6 novembre 2019) décrit l’incidence de la réforme de l’indemnisation du chômage : les personnes sont, à nouveau, mises en concurrence au bénéfice des statuts stables de type Contrat à Durée Indéterminée (CDI), les personnes travaillant par intermittence, passant de Contrat à Durée Déterminée (CDD) en CDD ou via l’intérim, eux sont pénalisés, alors même que ce type de parcours montre que les personnes s’accrochent pour garder un pied dans le monde du travail et ne pas sombrer dans le chômage de longue durée. Comment accepter cette situation où l’effort, toujours individuel, est pénalisé ? Quel impact sur les personnes ? Leur estime de soi ? Leur confiance dans l’avenir et la possibilité d’avoir un statut plus stable ?

Le troisième, « La laïcité n’a pas pour fin la neutralisation du religieux dans la sphère publique », est une réponse à la déclaration sur la laïcité de Souâd Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes de l’éducation nationale (Le Monde, Jean Baubérot, 6 novembre 2019). Sur cette question, on met à nouveau les personnes en concurrence. Mettre les mères voilées à part, les sortir de l’école, les cantonner au plus strict minimum des relations avec l’école. Ce n’est malheureusement qu’un exemple de la stigmatisation affolante des populations d’origine maghrébine supposée et l’interdiction, toujours croissante, qui leur est faite, d’être des citoyens ordinaires.

La question qui se pose aux individus est dès lors de savoir où trouver un espace collectif, au sens où celui-ci fournira des cadres, un espace de réassurance, d’encouragement, de non-solitude face aux injonctions qui arrivent de toute part de façon croissante lorsque sa précarité augmente, ou en en empêchant la sortie, par de multiples cercles vicieux s’alimentant les uns les autres.

Cela pose à mon sens deux questions concomitantes. En premier lieu, si les collectifs d’autrefois ont éclaté, d’autres se sont créés sous des formes très différentes. Celles-ci peuvent prendre la forme de la défense des droits d’une population donnée (les femmes par exemple), au risque de recréer de la concurrence avec la partie de la population, tout aussi démunie, mais n’appartenant à aucun public cible défendu au nom de ses droits. Des formes communautaires et territorialisées peuvent également émerger … courant le risque majeur d’une stigmatisation et d’une exclusion accrues. En second lieu, des espaces sont créés par des structures associatives, majoritairement, qui se positionne sur l’accueil, le fait, pour citer l’une d’entre elles, de « faire asile », qu’une place soit de toute évidence donnée à la personne, dont on reconnaît en tout premier lieu le courage d’avoir passé la porte.

La crise de la prise en charge des pathologies psychiques ou psychiatriques dans ce contexte et la question du soutien mental

 

Ce que nous avons décrit induit des impacts psychiques majeurs, notamment pour les plus fragiles, quelle qu’en soit la raison (personnelle, socio-économique, accident de la vie, souffrance au travail …). Et peut donc dégénérer rapidement.

Un exemple : un jeune ressort d’une mission locale sans avoir obtenu ce qu’il attendait. Jeune connu, et avec lequel il n’y avait jamais eu de problème. Il craque ou « décompense » et bombarde la mission locale de cailloux, blessant un conseiller au passage. Tout le monde est pétrifié. Pourquoi ? Il n’avait pas d’antécédent, mais maintenant ce jeune en aura, et l’équipe de la mission locale peine à se remettre de ce traumatisme, à le gérer collectivement, de surcroît sans soutien aucun de la direction, dont le seul enjeu est de minimiser l’incident.

Le recours à l’hôpital psychiatrique prend des ampleurs inégalées et génère une crise majeure de celui-ci. Les Centres Médico-Psychologiques (CMP[i]) sont débordés, mais leurs pratiques sont-elles adaptées à ce nouveau contexte que nous avons bien du mal à assimiler et à démontrer, à objectiver ?

A la source de cette crise, sociétale, on ne trouve pas de problèmes de santé mentale, sauf pour des populations clairement identifiées (les migrants ayant vécu des traumatismes extrêmement graves par exemple). La société elle-même crée un tel besoin de soutien mental face au poids de l’individualité qui est imposée à chacun, au prix de la liberté qu’elle lui a un temps fourni, qu’elle alimente les crises que le secteur psychiatrique va être in fine contraint de prendre en charge, d’une manière ou d’une autre, dans un contexte où la réflexivité autour des pratiques, les conditions d’accueil et de soins, la souffrance des soignants, atteignent des summums qui n’en finissent pas de s’accroître.

Il y a donc enjeu, avant le fléchage vers une prise en charge psychiatrique, à refaire espace de soutien mental, ce qui n’est en rien réservé au secteur médical, bien que celui-ci soit à l’origine de différentes initiatives adaptées aux problèmes, mais néanmoins, difficile à « vendre » auprès des politiques publiques actuelles. Au-delà même de la notion d’accueil, si importante, nous en revenons à l’euro dépensé aujourd’hui pour prévenir une dépense bien supérieure demain, raisonnement économique peu usité actuellement.

Le Centre Psychanalytique de Consultations et de Traitement de Lyon (CPCT[ii]) dénote dans ce paysage à Lyon. En non experte en psychologie et en psychiatrie, je n’évoquerai pas ces aspects de la spécificité du CPCT. Ce que je note, c’est que le CPCT fait une place à la personne reçue. Celle-ci n’a pas un ticket pour attendre son tour d’être appelée au guichet. Elle est, dans sa complétude, acceptée comme telle et sa parole prime. La psychiatrie publique, lors de réunions de présentation croisée s’intéresse beaucoup à cet espace qui permet, pour les personnes qui y sont, d’être dans un espace protecteur et qui contient les problématiques rencontrées au lieu de les évacuer vers d’autres, qui ne seront pas plus à même de répondre à leur besoin, mais généreront au contraire une mise dans le flou spatial et temporel par la multiplicité des guichets et le traitement qui leur est fait par des conseillers eux-mêmes dans une grande souffrance au travail. Un cercle vicieux particulièrement efficace et dangereux pour le mental.

Ce n’est pas un hasard si le CPCT est un collectif très large de spécialistes et contributeurs. Un collectif de praticiens, qui fait de l’analyse collective de la pratique, une formule très à la mode à une époque, puis qui s’est vidée de son sens, mais dont le besoin se fait singulièrement sentir.

Mais les termes « analyse de la pratique » sont comme les termes de réseau ou de partenariat. Dans l’action publique, ils peuvent tout aussi bien recouvrir un réel travail, qu’une coquille communicationnelle. Et prouver la différence n’est pas une mince affaire, et pire, une affaire coûteuse du fait des méthodes d’évaluation à mettre en place.

 

Vers un champ de recherche renouvelé

 

Cet article introductif ouvre plusieurs pistes de recherches et d’approfondissement. Les thèses d’Ehrenberg ont évolué depuis la publication de « La fatigue d’être soi », via des controverses académiques, via l’auteur également, mais aussi car le contexte évolue de plus en plus rapidement.

L’évolution décrite ici se poursuit et atteint une telle intensité que l’on peut s’étonner que les systèmes résistent malgré tout. Il convient de l’analyser en se référant notamment à l’Ecole de Chicago, mais également à des recherches sur la psychiatrie et son évolution récente. Ainsi, la dépression, catégorie « reine » pendant toute une période est désormais supplantée par celle de bipolarité. Ce point illustre le déplacement des enjeux, non cantonnés à la psychiatrie, qui apparaît, presque, comme la partie émergée de l’iceberg.

Il y a donc lieu de poursuivre cet article par un état des lieux fin des évolutions récentes et des dynamiques à l’œuvre, et de l’exploration qui en est faite dans différentes sciences sociales, par l’entrée de la psychiatrie, par l’entrée socio-politique, etc.

 

 

 

 

Bibliographie :

Ehrenberg Alain, La Fatigue d’être soi : Dépression et société, Editions Odile Jacob, Paris 1998. Ce livre est le dernier d’un « trilogie » commencée par Le culte de la performance (1991) et L'individu incertain (1995).

Le gouvernement s’attaque à la couverture maladie des demandeurs d’asile, Manon Rescan et Julia Pascual, Le Monde du 4 novembre 2019, https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/11/05/immigration-le-gouvernement-s-attaque-a-la-couverture-maladie-des-demandeurs-d-asile_6018070_823448.html

La réforme de l’assurance-chômage est un déni de solidarité, Jean-Pascal Higelé, Le Monde du 6 novembre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/05/la-reforme-de-l-assurance-chomage-est-un-deni-de-solidarite_6018026_3232.html

La laïcité n’a pas pour fin la neutralisation du religieux dans la sphère publique, Jean Baubérot, Le Monde du 6 novembre 2019, https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/11/05/la-laicite-n-a-pas-pour-fin-la-neutralisation-du-religieux-dans-la-sphere-publique_6018037_3232.html

 

 

 

[i] Un centre médico-psychologique (CMP) désigne un établissement public (ou privé faisant fonction de public) français regroupant des spécialistes de la santé proposant une offre de soins mentaux prise en charge par la sécurité sociale. Le CMP est pluridisciplinaire et regroupe des médecins psychiatres, des psychologues, des infirmiers, des assistants sociaux, des ergothérapeutes, des psychomotriciens, des orthophonistes et des éducateurs spécialisés. Il assure généralement des consultations, visites à domicile ou encore des soins infirmiers. Contrairement aux praticiens libéraux, les consultations en CMP sont entièrement prises en charge par la sécurité sociale hormis les dépassements d'honoraires de certains spécialistes. Les CMP sont chargés d'un secteur géographique déterminé3 ; ils sont rattachés à un hôpital public (ou privé faisant fonction de public). Il existe des CMP pour adultes et pour enfants. Les CMP remplacent les dispensaires d'hygiène mentale depuis 19864,5.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Centre_m%C3%A9dico-psychologique

 

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